Comment apprendre ? 3/ Enseigner pour apprendre

« Enseigner, c’est apprendre deux fois. » ~Joseph Joubert

Bonjour !

Puisque nous avons vu comment apprendre en se mettant dans de bonnes conditions puis comment apprendre à enseigner, nous allons voir comment enseigner à autrui permet aussi d’apprendre.

Bien qu’il soit facile de considérer qu’un enseignant n’a plus rien à apprendre (puisqu’il transmet un savoir), il s’agit là d’une fausse idée car elle revient à estimer que son programme est immuable et qu’il le maîtrise d’ores et déjà à la perfection, que sa méthode d’enseignement est optimale et qu’il fera toujours face au même public.

Ce n’est bien évidemment pas le cas et c’est pourquoi nous allons, sans plus tarder, étudier l’impact de l’enseignement sur notre savoir !

Quand enseigner permet d’accroître ses connaissances

Il est quasiment impossible de transmettre à autrui une information que nous ne nous sommes pas entièrement appropriée.
Et même lorsque l’on croit avoir cerné la totalité d’un sujet, l’enseignement nous permet de nous rendre compte de ce que nous avions laissé de côté.

L’exemple le plus fréquent, c’est l’exercice de reformulation.
Admettons que vous soyez en train d’expliquer à un élève les règles de base des probabilités.
Vous lui expliquez que lorsqu’on lance un dé non pipé et qu’on étudie la probabilité de tomber sur une face précise, la somme des probabilités égale 1.

Vous, vous l’expliquez avec un contexte qui vous est familier et qui vous parle mais ce n’est pas forcément le cas de votre interlocuteur.
Et si jamais il ne comprend pas, vous allez devoir reformuler (comme on l’a vu dans l’article « apprendre à enseigner »).
Sauf que voilà, autant dans le cas présent, c’est facile (la probabilité de tomber sur une face précise est de 1 chance sur 6, contre 5 sur 6 pour le reste, la somme fait bien 1), autant quelques fois, c’est très délicat.
Dans ce cas là, vous allez devoir approfondir votre connaissance d’une approchepour pouvoir répondre plus facile à un besoin de ce type à l’avenir.

Autre exemple, vous êtes en plein milieu d’une étude de cas (en droit, en économie, en informatique, peu importe) et vous présentez une approche du problème par une solution relativement commune.
L’un de vos élèves vous demande alors pourquoi vous vous avez privilégié cette approche plutôt que celle défendue par X ou Y, qui lui paraît bien plus appropriée.
La vérité, c’est que dans des matières sujettes à une évolution relativement fréquente, il est impossible de rester constamment à jour et il est fréquent que des élèves puissent vous citer des approches qui vous sont tout simplement inconnues.
Vous allez donc naturellement apprendre de nouveaux contenus grâce aux connaissances qu’ils vous apporteront (et plus vos élèves sont curieux et méticuleux, plus ils ont une nature autodidacte et plus vous apprendrez de choses).

De la même façon, vous allez apprendre à revoir votre copie sur vos méthodologies d’enseignement.

Quand enseigner remet en cause la pédagogie trop académique

A l’heure où certains inspecteurs académiques condamnent des méthodes d’apprentissage de la biologie en primaire via les dessins animés « Il était une fois la Vie »*, redoubler d’ingéniosité pour réviser son approche d’un cours est un véritable parcours du combattant mais reste néanmoins une nécessité.

Que faire si dans l’une de vos classes, 3 élèves sont déjà largement le niveau auquel vous devrez amené les autres d’ici la fin de l’année ?
Ne pas les occuper reviendrait à les délaisser et à vous les mettre à dos; les occuper aux mêmes choses que les autres vous attirera autant d’embarras…
Il vous reste 2 possibilités : les laisser s’occuper librement ou bien repousser leurs limites.
Dans tous les cas, cette situation va vous apprendre à gérer une situation qui n’est pas vraiment un cas d’école.

Cas inverse, que faire si vous avez plusieurs élèves en retard et si vous avez déjà expérimenté le travail de groupe mélangeant élèves à l’aise sur le sujet et élèves en difficultés ?
Allez-vous laisser tomber ces élèves ? Allez-vous contraindre les autres à les faire réussir ?
C’est un autre cas que l’on aborde très peu (voire pas si vous êtes formateurs et non enseignants au sens courant de ces termes) mais qui appelle à une réactivité qui devra passer par l’apprentissage de nouvelles approches.

Et ces exemples restent inscrits dans les cas très scolaires où vous avez un noyau d’élèves plutôt bon, entourés d’une minorité qui excelle et d’une autre qui patauge sévèrement dans la semoule.
Car dans la réalité, deux classes ne se ressemblent pas et l’une des deux va forcément diverger de ce modèle.

Dans certains cas, vous allez même devoir choisir entre ce que l’on vous demande ou ce que le bon-sens vous conseille… et vos valeurs fondamentales.

Quand enseigner questionne votre tribalité

Lorsque je suis devenue formatrice, j’ai choisi de m’appuyer sur mes valeurs fondamentales : apprendre, partager, tolérer.
Et s’il y a une chose que j’ai appris par la pratique c’est qu’il arrive un moment où nous nous confrontons à un choix aux allures de dilemme : prendre une mesure qui nous paraît efficace mais qui va à l’encontre de notre tribalité ou se satisfaire de tenir la majorité de ses engagements quitte à mettre de côté ponctuellement ses principes.

Afin de vous permettre d’apprécier au mieux la question de fond, laissez-moi illustrer mes propos d’un exemple concret.
Au cours d’une formation dispensée en milieu professionnel sur des outils métiers, je me suis retrouvée dans le cas où 30% de mes étudiants avaient réussi à comprendre et répéter un procédé précis, 69% avaient encore quelques difficultés mais étaient en très bonne voie et 1% restaient largement en retard par rapport aux autres.
Le responsable du département où se tenait la formation est venue me poser cette question cruciale : est-ce que vous pouvez les remettre à niveau malgré tout (sous entendu au cours de la dernière journée prévue de formation) ou est-ce que je dois me passer d’eux (pour le projet sur lequel ils devaient travailler) ?

En tant que coach, la question de fond inhérente au recrutement m’échappe souvent car pour moi elle se pose en amont ou en aval mais pas à cause de la question de la formation.
Soit on a constitué une équipe sur un modèle tribal en amont et on forme cette équipe, soit on forme tout le monde et on recrute ensuite sur le modèle tribal parmi les gens formés.
Là, mon interlocuteur me disait en fait « j’ai recruté en amont mais puisque j’ai échoué VOUS devez me dire quoi faire ».

Cette question m’a obligée à questionner mes principes : il était réellement impossible de le faire rattraper leur retard en un jour mais comment en prônant chaque jour la tolérance pourrais-je demander à quelqu’un d’écarter des personnes d’un projet parce qu’ils étaient moins réactifs ?
Personne n’échoue à se former, on prend juste un peu plus ou un peu moins de temps selon des facteurs aussi multiples que la capacité de concentration ou la confiance en soi.

J’ai triché.
Il m’avait posé à la question lors de ma pause déjeuner et je lui ai demandé de me la reposer au soir, après l’après-midi de formation, sous prétexte de mieux analyser les étudiants en question durant l’après-midi.

Mon choix devait être marqué sur mon visage car lorsque j’ai repris place devant mon tableau, mon auditoire a instantanément compris qu’il y avait un problème.
Je ne voulais pas les alarmer en leur expliquant que certains seraient sans doute écartés de leurs projets mais ils ont vite émis l’hypothèse, pire encore, ils ont pris les devants en disant qu’ils comprendraient que je recommande cette solution.
Je ne l’ai pas fait.

A la place, j’ai fait cet immense laïus sur la tolérance dont certains me reproche qu’il est utopiste et bon seulement à rassurer ceux qui sont des moins que rien.
A la place, je leur ai demandé de m’expliquer, un par un, pourquoi ils voulaient faire partie de ce projet.
A la place, je leur ai appris que s’ils restés soudés, que s’ils montraient qu’ils étaient une équipe, alors les forces des uns compenseraient les faiblesses des autres.
A la place, je les ai poussé à comprendre que si certains étaient incapables demain de valider les connaissances que je cherchais à leur apporter, ils seraient malgré tout plus compétents sur d’autres éléments que leurs collègues.

Nous n’avons pas étudié de l’après-midi; à la place, nous avons fait du théâtre pour anticiper les travaux qu’ils conduiraient un mois durant, pour apprendre à voir venir les crises et savoir les calmer voire les éviter.
A la place de leur bourrer le crâne, à m’entêter les renvoyer à leur échec individuel plutôt qu’à leur réussite de groupe, je les ai poussé à comprendre qu’ils étaient ce qu’il y a de plus fort : des humains, tolérants, motivés, unis.

En refermant la salle de formation, j’ai été de nouveau interpellée par le responsable du département.
Dans sa main, une poignée de fichiers portant les noms des personnes dont j’avais une partie de la carrière entre les mains.
J’ai souris en les regardant, il a tenu à m’expliquer, au cas où ça m’aurait échappé, qu’il avait du les prendre pour motiver ensemble l’évincement dont ils feraient l’objet.

Je l’ai regardé dans les yeux, avec cet air dont on me reproche quelques fois qu’il est assassin malgré le sourire qui l’accompagne, je l’ai accusé de m’avoir présenté un choix qu’il avait apparemment déjà fait.
Je lui ai affirmé qu’il fallait maintenir la totalité de l’équipe malgré ce qu’il semblait en penser.

Il a refusé mon choix, il m’a demandé de reconsidérer ma position, je ne l’ai pas fait.

Le lendemain matin, j’ai retrouvé des étudiants pas seulement motivés mais carrément prêts à en découdre avec tous leurs problèmes.
Ils avaient passé la soirée à discuter, à s’échanger des explications et des astuces et le niveau était considérablement plus homogène.
Je n’ai de nouveau pas fait cours sur le sujet prévu, ils n’avaient plus besoin de moi pour cela.

A la place, je leur ai demandé s’ils avaient eu un retour quelconque de la part de leur hiérarchie; je ne leur explique pas ma discussion de la veille au soir, ils savent que je les supporte.

« Ouais et il veut nous virer ».
La réponse est donnée avec un sourire éclatant; l’étudiant en question pointe 2 de ses acolytes pour justifier le pluriel.

Je me demande comment ils font pour le prendre aussi bien et j’ai aussitôt la réponse.
Ils font bloc.
Ils ont répondu à l’annonce par un contre-message; soit on est tous sur le projet, soit le projet est abandonné, point barre.

« C’est bien ce que vous deviez nous enseigner non ?
Embrasser nos valeurs ? »

Ce n’était pas la raison pour laquelle j’étais conviée dans cette entreprise mais c’est bien la mission que je me suis moi-même confiée en acceptant de devenir formatrice : apprendre à être humain envers les autres comme envers soi-même.

Finalement on a fini de voir ensemble tout ce qui était prévu et ils ont passé ce qui servait d’épreuve finale.

Après les dernières heures de formation pour eux, réunion avec les décideurs pour moi.
Le PDG et deux actionnaires impliqués dans le projet à venir sont présents, le responsable du département également.

Il ouvre le bal des discussions en brandissant les dossiers des « plus faibles », ceux qui pourraient selon lui « mettre en péril le projet s’ils perdent leurs moyens » car évidemment « puisqu’ils ont fait preuve de nombreuses difficultés d’adaptation et d’apprentissage, ils auront du mal à rester sur les rails ».

Le PDG le remercie de son avis, il me demande le mien.
Je copie le mouvement de poignet du responsable, la même désinvolture, le même ton acide.

« Vous avez raison de vouloir les évincer, vous avez tort sur le motif cher confrère. »
Oui, confrère, que tu saches bien que je ne joue pas dans ton camps; l’équipe pour laquelle je joue attend sur le banc en priant pour pas rester sur la touche.

« Ils ont tous brillamment réussi leur examen final, ils sont tous en mesure d’accomplir les missions qui leur seront confiées.
Et en effet, il y en a 3 qui y parviendront moins rapidement ou moins bien que les autres.
Mais quoi qu’il arrive, eux ils sont prêts à aller jusqu’au bout, en fait ils seraient prêts à énormément de choses pour ce projet, à l’exception d’une seule… »

Je tourne mon regard vers le PDG, il redresse la tête pour confirmer que le propos l’intéresse.
« Ils refuseront de faire quoi que ce soit s’ils ne sont pas tous pris.
Donc vous avez raison de vouloir les évincer si vous ne comptez de toute façon pas tous les garder depuis le départ. »

Le responsable rugit, il n’apprécie pas que j’ai dévoilé ce détail qu’il avait si bien masqué.
Le PDG le fait taire.
Il a toujours aimé la cohésion de groupe, l’équipe lui plait.
Il lit mes observations, il relève la complémentarité des forces et des motivations.

Les actionnaires approuvent également ce qu’ils lisent.
Le feu vert est donné, le projet aura lieu avec la totalité des personnes qui avaient été retenues à cet effet.

Je me suis longtemps demandé si mon choix avait vraiment importé, peut-être que sans moi ils auraient fait bloc de toute façon.
En attendant, j’ai choisi malgré tout, alors que j’aurais pu me faire remercier, alors que j’aurais pu avoir un étudiant échouant au test final, de rester fidèle à mes valeurs.

Cela n’a pas toujours eu des résultats aussi brillants, dans le cas présent, le leader du groupe a fini par remplacé le responsable de département et l’équipe se porte excellemment bien.

Un enseignant se confronte au même problème quand il a de trop nombreux effectifs et qu’il doit choisir s’il accordera ou non du temps à un élève en difficulté.
Un formateur pro aura le même choix à faire lorsqu’on lui dira qu’à force de réduction de budget, il ne pourra accompagner que 10 personnes et devra choisir entre ceux qui vont forcément comprendre ou ceux qui n’atteindront probablement pas le niveau attendu mais qui en auraient malgré tout besoin.

Enseigner dans ces conditions permet d’apprendre à se connaître soi-même et d’approfondir les règles morales que nous nous imposons indépendamment de celles fixées par notre cadre d’enseignement.

Conclusions

Si enseigner à pour but de nous permettre de transmettre un savoir à autrui, c’est aussi l’occasion de continuer à apprendre au sujet de ce qui nous passionne, des autres comme de nous-mêmes.
C’est accepter de relever non seulement le défi de parvenir à ce que l’autre s’approprie un contenu et soit capable de le restituer mais aussi de remettre en cause nos priorités et notre intégrité.

De la même façon que certains employés quittent leur entreprise lorsqu’elle leur paraît s’éloigner de son but initial, il n’est pas rare qu’un formateur reconsidère son travail en fonction du rôle qu’il estime avoir à jouer et des réalités administratives ou hiérarchiques qui viennent le contraindre.

Et vous, si vous deviez choisir entre enseigner à une part pour qu’elle rattrape le tout ou à un ensemble quitte à l’amputer de ceux qui l’affaiblissent, quel choix feriez-vous sachant que d’après Malcom Forbes :

« Ce sont les élèves les moins doués qui forcent les professeurs à mieux enseigner. »

Encourageriez-vous plutôt la réussite ou l’apprentissage ?
Favoriseriez-vous plutôt l’élitisme qui sanctionne l’échec et crée des moutons noirs ou une certaine égalité de traitement quitte à ne pas respecter les quotas imposés de réussite ?

Le débat est ouvert

* Oui, une collègue enseignante s’est vue refuser l’usage pédagogique de ce dessin animé sur le motif que « les enfants croiraient alors que notre corps est habité par de minuscules humains »…
Il est évident que JAMAIS elle n’aurait pu simplement préciser aux enfants que c’était une image pour qu’ils comprennent le mécanisme du corps et pas une réalité, les enfants sont bêtes, m’voyez ?

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