12 novembre 2017

Déshumanisation scolaire – 1/ Le mouton noir

« Celui qui ouvre une porte d’école, ferme une prison » ~ Victor Hugo

Bonjour !

Au temps de Victor Hugo, l’idée selon laquelle éduquer le peuple évitait à l’individu de se retrouver sur une pente menant droit à la case prison était déjà une évidence.
Malgré cela, il persiste de nombreux problèmes de déshumanisation étroitement liés à la notion de suprématie.

Aujourd’hui, nous allons nous pencher sur un exemple de déshumanisation scolaire, que nous appellerons le cas du « mouton noir ».

De la hiérarchisation de la scolarité

« Vous êtes la crème de la société, l’élite parmi les meilleurs ».
C’est sur cette phrase arrogante et déshumanisante que s’est ouverte un cours de science d’une promotion de lycéens en terminale scientifique.

Et si le propos sous-jacent n’avait pas été évident, la suite donnait clairement le ton puisque selon les dires du pseudo orateur, les classes scientifiques étaient, de très loin, les meilleures, écrasant sous leur poids les moutons dédiant leur existence à l’économie et au social, aux langues ou, pire encore, aux domaines techniques ou professionnels.

Relever que tout étudiant s’arrêtant au baccalauréat serait nettement plus qualifié et insérable en étant issus de ces derniers milieux ne changeait en rien le faux-argument défendu, il fallait jeter l’éponge et aller de l’avant, tant pis pour ceux que ça dérangeait, après tout ce qui importait c’était les résultats ou devrions-nous dire, les objectifs.

Et les objectifs, c’était surtout 90% de réussite au baccalauréat mais aussi et surtout tout au long de l’année.
L’objectif numéro un étant d’être le premier, parce que réussir sans être capable de distancer ses « concurrents » c’est déjà échouer en partie.

Bienvenue dans une éducation « populaire » qui vous projette en phase 3, celle du loup arriviste et assoiffé de sang.

Mais que serait le loup sans l’agneau pour lui servir de proie ?
Pour 90% de lycéens formant « une élite », il faut bien 10% de dommage collatéraux…
Ainsi commence la chasse.

Isoler la proie et la faire douter

Le jeu préféré du loup alpha consiste rapidement à identifier qui on peut évincer pour faire avancer le groupe.
S’engage alors un procédé psychologiquement douloureux, masqué par des couches de pseudo-pédagogie à la mord-moi-le-nœud, il ne faudrait pas que l’inspection académique, ou plus simplement le proviseur, ne se doute de quoi que ce soit.

Exercice au tableau (blanc, pas le bon vieux noir à craies, il était allergisant et le nouveau permet aux jeunes loups de croquer les daltoniens au challenge de la lecture) sous couvert de pouvoir aider ceux qui traînent la patte au premier jour.
Dans la réalité, les faits traduisent bien autre chose : les remarques discrètes mais acides comme « pour une fois vous avez branché votre cerveau » ou encore « ah mais vous savez lire finalement » persistent et signent.

Et puis finalement le couperet tombe sur la nuque du plus frêle : « vous êtes fascinant d’incompétence, j’ai beau vous appeler au tableau chaque jour, vous ne faites que semblant d’essayer, vous n’êtes pas digne de ce cours; regardez autour de vous, il n’y en a pas un qui ne sache pas le faire, à l’exception peut-être de votre camarade, là. ».
Doigt pointé, nouvelle cible acquise, deux têtes au bout de la pique sanglante de la déshumanisation.

En une longue phrase, on vient de faire basculer deux destins : deux personnes sont désormais étiquetées, deux individus pensent à présent « ma vie est nulle, ils réussissent et moi pas ».
Le restant de la meute est à l’affût et flaire le sang : « je suis meilleur que ces deux-là, c’est de leur faute si je ne suis pas le meilleur tout court, ils me ralentissent. ».

Le destin des proies est scellé, il ne reste plus qu’à crier à la rage et faire abattre les bêtes…

L’adhésion ou la vie

Acculées au pied du mur immense de la suprématie étouffante de l’alpha, les proies n’ont rapidement plus qu’un choix à faire : rentrer dans le rang ou lâcher prise.

Au sein de la tribu, ils sont désormais vus comme des pestiférés, inutile d’espérer trouver de l’aide auprès des autres.
Pas mieux à la maison où l’alpha est vu comme un surhomme (Nietzsche s’en retournerait dans sa tombe), reste une alternative : les cours particuliers.

Rappelons un instant que l’éducation publique est censée être gratuite et garantir les mêmes chances à tout le monde, apparemment ça ne concerne pas la crème de la société.

Les dés sont lancés, la première proie ne peut pas se le permettre, la seconde oui, le dommage collatéral est réduit mais le nombre de têtes mises à prix également.
L’agneau égaré retrouve sa nature d’origine et se retourne pour mieux montrer les crocs à son comparse d’hier.
Il ne dira pas comment il a regagné sa force d’antan, laissant l’autre penser « je suis nul, la vie est nulle, à quoi bon ».

Des dommages irréversibles

A l’issue de l’année, chacun ira en loup à ses épreuves, peu voire pas de communication, tout ce qui importe c’est le précieux sésame à la sortie.

On applaudit les victorieux, on s’enorgueillit d’un résultat avoisinant les 98%.
Finalement le seul agneau tombé sous les coups est une proie que personne n’avait vue, une victime silencieuse qui échouera avec une moyenne d’environ 04/20 malgré des résultats intéressants tout au long de l’année; l’alpha pointe un doigt accusateur en direction du stress, les moutons regardent le doigt prophétique et oublient aussitôt les absences répétées, le décrochage pourtant évident au terme du premier trimestre.

Le mouton noir lui, gardera des séquelles à vie.
A la suite du baccalauréat, il s’inscrira dans une faculté où les commentaires de l’alpha sur ses bulletins scolaires le poursuivront au point d’achever sa descente aux enfers.

Décrochage, isolement social, drogues dures… l’individu est mort, il ne reste plus qu’un faux-vivant, un corps sans âme qui errera dans la nuit de la déshumanisation jusqu’à ce qu’une main lumineuse lui ouvre un jour la porte d’un espoir mince, celui de pouvoir repasser le seuil de la phase 2 sans jamais savoir l’atteindre complètement.

Des torts partagés

Cette triste histoire a eu lieu durant l’année scolaire 2004 – 2005, ce n’était pas la première mais pas non plus la dernière d’une longue liste qui persiste aujourd’hui encore.

Dans ce récit, il est important de retenir que le loup alpha est certes l’instigateur de la déshumanisation mais que sa réussite ne tient qu’à l’absence quasiment absolue d’opposants.

Parce que nous ne formons pas nos enfants dès le plus jeune âge à discerner ce qui est humainement normal ou non, à reconnaître la violence derrière certains propos, à nous faire part de tout ce qui les touche ou les choque, à les écouter au lieu d’écouter des objectifs qui, par essence, sont nocifs, nous sommes tout autant responsables devant l’Humanité que cet alpha que personne n’a jamais poussé hors de sa phase 3.

Nous ne devons jamais perdre de vue que la suprématie, la discrimination (même positive, si tant est que cela existe réellement), les yeux fermés, les beaux discours sont des armes bien réelles et jamais à coursde munitions.
Se poser la question de la tribalité, c’est lever un bouclier non pas pour se protéger soi-même mais pour protéger tous ceux qui ne se sentent même plus le droit de se plaindre.

En éduquant on ferme peut-être des prisons mais en dénigrant au sein même du système scolaire, on en rouvre autant et en prime on pousse les innocents à s’y faire enfermer.

« L’école : une serre où l’on apprend aussi la cruauté et la bêtise des autres »
~ Alice Parizeau

Ensemble, faisons de l’école de demain un univers où l’on apprend à conjuguer nos forces et non plus à discriminer nos différences.

Note :
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