Déshumanisation scolaire – 2/ De la provocation et de la condamnation de la fraude

« J’ai été expulsé du lycée pour avoir triché pendant un examen de métaphysique; je lisais dans les pensées de mon voisin. » ~ Woody Allen

Bonjour !

Je vous propose de discuter du propos défendu par cette image de Source du savoir.

A en croire ce qui nous est affirmé ici, le système responsable de notre éducation serait celui qui nous pousse, dans le même temps, à tricher.
La tentative de fraude s’apparentant à une culture de phase transitoire 2 à 3 (les autres réussissent mais moi pas DONC pour être génial et pas eux, je vais recourir à une méthode illégitime mais pratique), admettre que la triche est une conséquence du système éducatif reviendrait à dire qu’elle est l’une des conséquences de la déshumanisation scolaire.

Dissection d’un phénomène dont bien des professeurs et des étudiants ont pu être témoins, voire complices.

La culture de la réussite

Dans l’étude du cas du mouton noir, nous avions abordé une forme d’élitisme par rejet, qui conduisait à l’isolement d’un individu et le faisait progressivement régresser de la phase 3 à la phase 2 voire à la phase 1.
Ici, nous allons rebrousser un peu chemin pour en revenir à la base du problème.

Bien que l’élitisme pousse effectivement à rejeter « les plus faibles », il ne constitue pas la totalité du problème du système éducatif.
Il est intéressant par ailleurs de constater que le problème naît (dans le public en tout cas) essentiellement dans le secondaire.
Comme nous l’avions évoqué ensemble, dans le primaire, la notation répond au modèle de l’acquisition et ne met aucunement en perspective d’une façon ou d’une autre la notion d’échec.
C’est un système qui permet d’éloigner la triche : chacun avance à son rythme et s’il est possible de récompenser une personne qui prend de l’avance, on ne tape pas sur les doigts des petits retardataires.

Parenthèse anecdotique : j’ai eu la chance (oui j’estime que c’en est une) de grandir dans un quartier « sensible » et de fréquenter une primaire classée Z.E.P. (Zone d’Education Prioritaire)
Cet établissement a toujours eu des pratiques assez en avance sur leur temps en termes d’enseignement : du travail pratique à 3 pour faire coexister les différences de niveau et enseigner qu’aider l’autre, c’est s’aider soi-même; des activités inter-niveaux (ce2, cm1, cm2) pour prouver aux plus « vieux » que les plus jeunes ont quelque chose à leur apporter en échange de ce que eux leur apprennent; de la responsabilisation à travers l’organisation d’une vente aux profits des voyages scolaires que l’établissement organisait.
Il est arrivé qu’un instituteur convie un ou plusieurs des élèves de ma classe de cm1 à venir expliquer un mot particulier à ceux de ce2 qui restaient à l’aide scolaire (je me souviens d’avoir du expliquer la différence entre transparent et translucide), un autre bon moyen de nous faire apprendre que c’était aussi notre devoir d’apprendre aux autres ce qui leur échappait.
Fin de ma parenthèse.

Après avoir baigné dans une primaire idéaliste et fraternelle, on nous projette dans un secondaire très (trop ?) souvent radicalement opposé.
Finie l’entraide, ce qu’il faut retenir c’est ce que dit l’enseignant et s’il n’a pas appris à enseigner, débrouille toi parce qu’il ne te reformulera pas le propos.
Interdiction formelle de poser une question au voisin de table, parler c’est pour le prof ou pour lui répondre s’il t’interroge, point barre.
D’ailleurs au final, la frontière entre primaire et secondaire est parfaitement présente dans le champs lexical que chaque scolarité s’approprie : la première parle d’acquisition testée à travers des contrôles, l’autre parle de réussite vérifiée au cours d’interrogations; on a quitté la sphère socio-éducative pour la prison éducation.

Déjà qu’en primaire, on se coltine encore les sonneries qui servaient autrefois à habituer l’individu au rythme de l’usine, ici on y ajoute le concept de la pensée unique et de l’individualisme.

Et qui dit individualisme dit individu, alors justement l’élève dans tout ça ?

Et bien du point de vue de l’académie et des établissements qu’elle soumet de sa main de fer dans un gant de fer, il vaudrait mieux qu’il réussisse le mioche.
Et « il vaudrait mieux » a un sens très variable d’un établissement à l’autre, allant de« sinon de toute façon on le contraindra aux heures d’études » (pas celles à l’ancienne avec des aînés qui viennent t’expliquer mais la version où tu planches seul dans une salle sur un sujet sur lequel tu bloques de toute façon de manière à ce que tu connaisses le livre par cœur même si tu comprends toujours pas ce que ça veut dire dans le fond) à « moins de 12/20 de moyenne générale ? mais votre enfant ne peut pas rester étudier ici, il va falloir le scolariser ailleurs ! »pour ainsi prouver, trimestres après trimestres, que l’éducation (censée être garantie à tout le monde avec les mêmes conditions, bla bla bla, la constitution ne nous intéresse de toute façon que lorsque le gouvernement veut la retoucher pour supprimer les limites à son pouvoir) est avant tout une armée dont les rangs sont constitués de bons soldats qui écoutent bien leur commandant et qui refuse les jambes de bois.

On prône donc la réussite, la réussite et encore la réussite, peu importe si vous devez tirer une balle dans le pied du voisin pour y parvenir.

Et justement, comment la jambe de bois et son voisin s’en tirent à ce petit jeu ?

La triche, la réponse évidente

La semaine prochaine, il y aura LE devoir qui marquera le tournant du trimestre : un bon gros coefficient dans la matière la plus importante de votre orientation, bref, le devoir à ne pas rater.
Vous bûchez pendant des nuits et des nuits pour réviser tout le programme, vous vous préparez à faire face au stress du jour J et là, catastrophe, absolument rien dans le sujet ne vous parle.

Alternative n°1 : c’est la vie, tant pis, vous jetez l’éponge et répondez au pif.
Alternative n°2 : heureusement, vous avez suivi la tendance générale et vous avez enroulé plein de petites notes utiles autour des la cartouche d’encre de votre stylo plume, vous avez même noté des infos pratiques sur un élastique (parce que c’est plus facile pour ne pas se faire découvrir).
Alternative n°3 : vous prenez la place du milieu sur une table de 3, coincé entre 2 intellos, vous ne risquez pas grand chose.

Comme « une fois n’est pas coutume », vous avez choisi l’une des deux dernières options… et ça a marché.
Soit vous avez un niveau de triche ninja, soit votre prof est aveugle/consentant pathologique, soit il s’est rendu compte de la triche mais estime que venant de vous c’est trop rare/étonnant pour être relevé, soit il réserve son jugement.

Bref, votre vie continue et pendant qu’on vous récompense pour avoir brillamment réussi ce devoir extrêmement difficile, on tape sur les petits camarades qui ne sont bons à rien, clairement ne méritent pas de faire partir de cette classe et devraient se reprendre sérieusement en mains s’ils ne veulent pas voir leurs parents se faire convoquer (il existe encore des établissements où cette phrase constitue une menace bien réelle).

Quelques semaines ou mois s’écoulent et bam, deuxième interrogation avec cette même configuration.
Et puisque ça a fonctionné la première fois, pourquoi ne pas réutiliser la même méthode ?

Cette fois, c’est l’issue qui est alternative :
– le prof vous choppe en flagrant délit et fait de vous un exemple… on plonge presque dans le cas du mouton noir
– le prof vous choppe mais vous êtes tellement paniqué que vous finissez en larmes et qu’il vous laisse continuer après vous avoir privé de vos « aides »
– le prof est toujours aussi aveugle mais vos petits camarades intellos ont décidé de ne plus vous fournir en réponse; pire, parfois ils marquent de fausses réponses pour vous faire plonger.

Dans tous les cas, cette fois c’est un échec.

Du coup, la troisième fois où ça arrivera, vous allez vous assurer d’être dans le coin où il y a les autres tricheurs avec une stratégie plus avancée, allant jusqu’à pousser un prof à démasquer votre voisin plutôt que vous.

Dans tous les cas, ce cycle une fois amorcé ne s’arrête plus puisque la réponse est toujours binaire : soit vous avez réussi et on vous fout la paix, soit vous avez échoué et on vous dénigre (faudrait pas essayer de comprendre pourquoi vous vous sentez obligé de tricher, vous croyez que l’univers scolaire fait preuve de pédagogie ou quoi ?!).

Mais du coup le problème de tout ça c’est que finalement, avec la triche on arrive jusqu’à la fin de la terminale et là, patatras, c’est le baccalauréat et tricher, c’est risquer une interdiction d’examen pendant 5 ans.
Qu’à cela ne tienne, nombreux sont ceux qui tentent leur chance chaque année.
Et on en choppe quelques uns pour l’exemple en laissant courir le reste : le résultat du bac, c’est comme la scolarité à l’année, il faut finir avec un pourcentage de réussite auquel l’académie s’est engagéealors on ferme les yeux sur les fautes, on remonte un peu les notes et alors que l’éducation est drastiquement en recul (des élèves de seconde incapables de lire quand quelques années plus tôt, ce niveau était équivalent à nos bac+2 actuels, ça fait réfléchir), les admissions, elles, sont en augmentation constante : bientôt on aura 100% de reçus !

Serait-il donc impossible d’avoir de bons résultats sans inciter à la triche ?

Quand la meilleure solution c’est l’égalité des chances

Stress, dyslexie, dysorthographie, aphantasie, trouble de l’anxiété, déficience de mémorisation… l’éducation crache sur l’égalité des chances depuis le jour où elle a estimé que ces troubles n’existaient pas et de fait n’influençaient pas la scolarité de ceux qu’ils ne touchent pas.

Et pourtant, dans l’univers profondément macabre et anticonstitutionnel dans lequel se déroule la scolarité, il y a encore des enseignants intelligents.
Depuis le prof qui prend le temps de savoir de quoi souffrent ses élèves pour leur autoriser des aides leur offrant les mêmes chances qu’aux autres à ceux qui pratiquent la forme d’égalité la plus évidente, à savoir « pour ce devoir, vous avez droit à votre cours et à tout outil que vous jugerez utile », des solutions simples et redoutable existent.

Alors pourquoi tricher quand de toute façon vos antisèches ne vous apporteront aucun complément de réponse ?

Ces méthodes sont redoutablement efficaces, car elles permettent de différencier ceux qui échouent à cause de la culture scolaire néfaste de ceux qui échouent parce qu’ils ne se donnent pas la peine d’essayer.
Ces derniers souffrent d’une déshumanisation globale et pas seulement d’une déshumanisation scolaire.

L’école, du moins l’éducation à l’origine, c’était la liberté du peuple : on disait aux gens que le savoir c’était le pouvoir, on leur transmettait des valeurs de respect, d’apprentissage, d’humilité, d’endurance, de curiosité à avoir envers la Vie et toutes ses facettes, l’entraide, la fraternité…

Aujourd’hui, cette même éducation a craché sur son héritage et ne jure que par une propagande de réussite moutonnière, de culte de l’individualisme, du suprématisme de l’élève capable de surpasser les autres en les écrasant au besoin.

On a estimé que l’égalité des chances n’avaient plus lieu d’être et de fait, on a créé le hasard : le hasard d’être né dans une bonne famille qui a du temps à vous accorder pour vous aider ou les moyens de vous payer une aide plutôt que la malchance d’être trop pauvre pour avoir le droit à une vraie éducation; le hasard d’être naturellement doué pour assimiler un grand flot d’informations plutôt que la malchance d’être surtout manuel ou complètement aphantasiste; le hasard de savoir nativement jongler avec les mots ou la malchance d’être dyslexique.

On a créé un monde où l’élément le plus important, le plus fondamental de l’humanité ne répond plus à un droit naturel et non discriminatoire ni discriminant mais bien à un modèle où tout est question de chance.
Et comme le disait si bien Sacha Guitry :

« Tricher c’est contrecarrer les intentions du hasard. »

Conclusions

La triche sous toutes ses formes existera tant qu’on placera l’intérêt d’une poignée d’individus avant celle d’un groupe soudé; elle existera tant qu’on nourrira la culture de phase 3 en lui présentant des moutons noirs de phase 2; elle perdurera tant qu’on n’aura pas l’intelligence de remettre en cause un système d’apprentissage extrêmement chronophage donnant peu voire pas de résultats.

Nous ne cessons de faire régresser les requis pour obtenir un diplôme tout en reprochant aux gens de ne jamais en avoir assez lorsqu’il s’agit de les embaucher; on reproche aux gens leur manque d’esprit d’équipe quand on leur enseigne comment réussir en piétinant les autres; on reproche aux gens de se conduire en adulte comme on les a traité lorsqu’ils étaient enfants…

* Oui, quand je disais « élitiste » en parlant de mon CES, je n’avais pas la main lourde.
2 de mes plus chers amis de collège n’ont pas poursuivi dans le lycée associé parce que 12 de moyenne ce n’était pas assez selon le proviseur.
Merci les cours de latin, il ne pouvait pas me dégager après mon brevet !

Note :
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