Pourquoi Pétain ne peut pas être le héros de tout le monde.

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Dites-moi qui sont vos héros, je vous dirai ce qui ne va pas chez vous !

Bonjour !
Aujourd’hui on frappe haut et fort, on frappe au cœur de l’actualité, on frappe directement dans les commémorations du 11 novembre et les propos d’Emmanuel Macron qui parlait de « rendre hommage aux chefs militaires de la Grande Guerre, de Joffre à Pétain ».

Commençons par remettre les choses à plat, côté médialité : on adhère ou pas à la politique d’Emmanuel Macron mais il faut reconnaître que pour le coup, si les divers propos qu’il a tenu au cours de cette polémique peuvent choquer, il est victime d’une médialité malsaine et profonde, qui nourrit, comme très souvent, les extrêmes.

En effet, on s’insurge, on crie à qui veut bien l’entendre qu’il est atroce de vouloir rendre hommage à Pétain, le traître, le collaborateur… et sincèrement, qui peut-on blâmer pour cela, c’est vrai qu’il y a de quoi avoir honte de laisser le fantôme de Vichy se tenir aux côtés des tombés de la Grande Guerre et des résistants de la seconde…
Alors pourquoi ce procès n’a-t-il lieu qu’aujourd’hui ?

De Gaulle, Mitterand, Chirac, Sarkozy : tous ont commémoré le soldat Pétain pour son rôle durant la Grande Guerre.
Plus paradoxalement encore, Mitterand, qui avait vécu sous la soumission de Pétain pendant la seconde guerre mondiale, venait encore fleurir la tombe du soldat qu’il distinguait du collaborateur et bien qu’il fût le dernier, ce discours de séparation de l’humain et du « monstre » était le même qu’aujourd’hui.

Et pourtant aujourd’hui, l’extrême gauche crie au scandale, l’extrême droite aussi, jubilant de taper sur quelqu’un avec les arguments qu’on a très souvent à leur encontre; à part chercher à occuper le peuple et le distraire des questions plus fondamentales du moment, il n’y a pas grand chose à tirer de l’événement; finalement tout le monde y trouve son compte : les extrêmes gagnent des points, le Président prouve, une fois de plus, qu’il est dans la lignée de ses prédécesseurs, emballez c’est pesé.

Mais au milieu de tout ce brouhaha médiatique, une question profonde se pose : qui sont nos héros et que traduisent-ils de nous ?

Pour répondre à cette question, une fois n’est pas coutume, nous allons parler tribalité mais aussi… neuropsychologie avec des pensées de Boris Cyrulnik, tirées de l’ouvrage « Ivres paradis, bonheurs héroïques« .

Pourquoi avons-nous besoin de héros ?

Superman, Spiderman, Rémi sans famille, Sophie, Sarah, Che Guevara, De Gaulle… autant de visages, de facettes et de caractères que de héros potentiels ou de farouches ennemis.
Qu’ont-il tous en commun ?
Ils viennent, d’une façon ou d’une autre, nous promettre l’espoir.
L’espoir d’une vie meilleure, l’espoir d’une liberté retrouvée, l’espoir d’un monde nouveau.
Et ils sont porteurs d’une idéologie qui leur est propre et qui nous fait adhérer ou non à leur cause.

« L’histoire de mon héros me reconstruisait, puisqu’elle me racontait qu’il était possible de reprendre une place dans l’aventure sociale. »

Voilà pourquoi nous avons besoin de héros, nous avons besoin de quelqu’un qui soit là pour nous dire : « ce qui te fait te sentir hors de la société peut être combattu et tu peux y avoir ta place, regarde-moi et imite-moi, moi qui suis ton héros, je suis là pour te guider ».

Comment se distinguent les héros ?

Tout le monde ne peut pas être un héros.
Le héros n’est pas le surhomme de Nietzsche mais s’en rapproche beaucoup.
Il a, en tout cas, des signes distinctifs.

D’abord le héros se reconnaît à son allure : il a un costume bien à lui, une tenue, une posture qui nous font dire « je le reconnais, je sais qui c’est, car il détonne avec les autres ».
Boris Cyrulnik écrit dans son livre que « Monsieur le héros ne peut pas s’habiller comme tout le monde parce que, dans ce cas, il prendrait l’apparence de Monsieur Tout-le-monde. Au moment où il use de ses superpouvoirs, ses vêtements écrivent qu’il est plus que tout le monde. […] Il porte un béret avec une étoile et une barbe révolutionnaire qui prouvent qu’il sort du peuple afin de sauver les opprimés. Il est vêtu d’un uniforme non réglementaire qui signale sa fonction de défenseur armé. ».

En l’état, voilà une des raisons pour laquelle François Ruffin fait figure de héros aux yeux d’une partie de la population, lui qui ose ne pas porter la cravate de la soumission[1], lui qui ose se présenter chemise hors du pantalon, lui qui ose dévoiler les votes pour forcer les représentants du peuple à assumer ce que l’on perçoit comme une trahison de leurs électeurs si on adhère à ses propos, si on le reconnaît effectivement comme un héros issu du peuple qui élève sa voix pour que les opprimés d’aujourd’hui soient les hommes libres de demain.

Le héros se distingue aussi par son discours : il doit être épique, il doit dénoncer, il doit apporter des solutions, il doit faire vivre ce sacrosaint espoir que demain sera meilleur et il doit dire « suivez-moi ».

Le héros, enfin, doit être capable de tous les sacrifices.
La plupart du temps, le héros a tout perdu avant tout avoir, en tout cas en littérature; dans tous les cas, il doit être prêt à consentir toute forme d’abnégation.

« La vie est un champs de bataille où naissent les héros qui meurent pour que l’on vive. » […]
« Je préfère mourir debout que vivre à genou a dit Jaques Decour avant d’être fusillé par les soldats allemands. Voilà comment parle un héros ! Il est mort de cette phrase, mais que c’était beau ! Devant tant de courage et de majesté verbale, [nous nous sentons] beaucoup mieux. »

Et tribalement, les héros se situent où ?

Question fatidique que nous nous devions de poser et c’est là où le bas blesse : si les héros devraient tous se situer en phase 5, il y a un sacré paquet de faux héros ou, en tout cas, de héros controversés qui se hissent tout juste à la phase 3[2].

Et cette question divise les populations, anthropologues compris, depuis autant d’années qu’on se la pose.

Mais pourquoi donc ?
Parce que le problème des héros c’est le fondement de leur discours d’adhésion.
Il en existe 3 niveaux, correspondant aux phases tribales 3, 4 et 5.

Boris Cyrulnik affirme dans son livre que « ceux qui souhaitent être sauvés n’ont qu’à se soumettre à celui qui sait comment vaincre la mort » ou encore « [qu’on] adore se soumette à celui qui nous libère, on appelle ça la gratitude. Qu’il s’agisse d’un messie, d’un prophète ou d’un rédempteur, c’est notre obéissance qui lui donne un effet sécurisant. ».

Plus loin, il écrit aussi que « [lorsque] les mythes sociaux traitent le problèmes fondamentaux de la condition humaine […], le héros romanesque émerveille le quotidien. ».

On a ici deux approches du héros qui donne les deux extrêmes : d’un côté on a le héros qui toise l’Humanité, clairement supérieur, qui tient le discours du « je suis génial (et pas vous) », de l’autre on a l’allusion à l’émerveillement et à la phase du « nous sommes un ».

Au cours de l’Histoire, nombre de discours se sont inscrits dans cette fourchette de phases.
« Je vous ai compris », de De Gaulle, rentre pleinement dans la phase 3, sa recherche d’un plébiscite profond, d’être le chef absolu, entre typiquement dans l’image de ces héros qui vous libèrent en vous faisant pourtant obéir autrement; c’est l’apparence (et la taille) de la cage qui forme le prisme dans lequel vous discernez soit un héros soit un ennemi de guerre.

« I have a dream », très controversé et souvent remis en cause par les anthropologues et les sociologues, tend à s’inscrire dans une phase 4 « nous sommes géniaux (et pas vous) ».
Pourquoi controversé ? Parce que l’usage de la première personne du singulier donne l’envie à certains de placer ce discours en phase 3 (l’individu s’exprime) là où d’autres estiment que le « nous » est clairement sous-entendu puisqu’il fédérait une communauté qui luttait contre des oppresseurs (groupe contre groupe, base de la phase 4).

Enfin… la phase 5, « nous sommes un », la phase de l’abnégation absolue, la phase des personnes qui luttent pour les autres quitte à se sacrifier au cours du processus, à affronter tous les dangers.
Des héros dignes de figurer dans cette phase, il en existe bien peu, n’oublions pas que cette phase recoupe 2% de la population, c’est à la fois énorme et tellement insignifiant face au potentiel de l’Humanité entière.
Quelques noms viennent pourtant rapidement à l’esprit : Lincoln, l’abbé Pierre, Mère Thérésa…
Et ces héros là ont un point commun, outre leur dévotion, c’est le caractère sacré voire sacralisé de leur image.

Et finalement, Pétain dans tout ça ?

Finalement, le plus grand superpouvoir des héros c’est de nous obliger à leur pardonner leurs torts, c’est de nous faire admettre qu’au nom du bénéfice du plus grand nombre, il faut parfois prendre des décisions horribles, il faut parfois accepter de commettre des crimes pour en arrêter d’autres, plus grands.

C’est pour ça qu’on admet que les superhéros peuvent malmener, peuvent parfois même tuer, en toute impunité ou presque, parce qu’ils nous sont tellement supérieurs et parce que s’ils ont décidé de le faire c’est qu’il n’y avait clairement aucune alternative.

Alors au milieu de tout cela, il semble clair que décider de continuer à honorer le soldat Pétain, même en clamant qu’on le dissocie du maréchal de la seconde guerre mondiale, c’est quand même dire que cet homme a suffisamment accompli pour que l’on doive accepter de fermer les yeux sur une partie de qui il est.

Bien sûr qu’il est possible de dire qu’on a toujours (ou presque) fait ainsi, bien sûr qu’on peut dire qu’on honore l’humain et qu’on exècre le traître mais il n’empêche, pourtant, qu’on commémore alors trop peu de héros et trop de demis-héros.

Et si Emmanuel Macron, en tant que Président et donc en tant que héros attitré (un titre clairement acquis puisqu’il est le « champion de la Terre ») devait prendre une décision à ce sujet, ne serait-il pas triste qu’il soit un héros de phase 3 qui nous clame (de nouveau !) qu’il sait mieux que nous, qu’il s’inscrit dans la lignée des grands et qu’il est donc génial (et toujours pas nous) lorsqu’il pourrait être le héros qui clame que nous ne pouvons pas honorer de demis-héros et que nous devons aujourd’hui mettre en avant ceux qui n’ont jamais œuvré que pour le bien, se hissant en phase 4, voire être le superhéros qui dirait haut et fort que ce centenaire est l’occasion d’évoquer tous les héros tombés lors de la grande guerre et pas seulement ceux qui les dirigeaient, reconnaissant ainsi les humains impliqués indépendamment de leur grade ?!

Il est évident que la question est purement rhétorique; ses choix politiques, ses alliances, ses partenaires d’hier et d’aujourd’hui jetteraient un immédiat discrédit sur le Macron qui oserait rejeter l’idée des demis-héros; comment pourrait-il alors justifier de prendre des mesures exploitant l’obéissance civile courtoise d’un peuple soumis à son héros national alors qu’il dispense de punition les vrais assassins de la planète qui figurent dans les petits papiers tombés dans les bonnes poches ?
Comment pourrait-il justifier d’un statut de superhéros pacifiste et médiateur aguerri, se hissant aux côtés de Lincoln, lorsqu’il accroît le climat anxiogène social et éducatif et qu’il cherche, comme une poignée – dont Valls – à lever cette armée « protectionniste » mais surtout colonisatrice et pacifiante[3].

« Malheureux les pays qui ont besoin de héros. » ~ Bertolt Brecht

Les pays qui ont besoin de héros sont les pays qui sont en souffrance, les pays qui ont besoin d’une reconstruction sociale qui attend un sauveur à qui la société est prête à jurer une obéissance aveugle, pourvu qu’il lui montre comment s’en sortir, comment reconstruire.
Et un pays qui admettrait, dans ce contexte, comme héros un homme qui divise pour mieux régner est un pays dont l’agonie se prolongera inlassablement, jusqu’à un sursaut révolutionnaire ou un point de non retour, par exemple, la purge de l’espèce humain par une planète qui pourra alors laisser une nature que le lambda sacrifie au nom d’un dieu nihiliste de la monnaie, reprendre enfin ses droits.

Nous ne nous devons pas de sauver la planète, nous nous devons de faire en sorte de nous plier aux exigences de cette superhéroïne sans qui nous ne serions pas et lui témoigner le respect qui lui est dû.
Et nous nous devons d’être nos propres héros[4] au lieu d’attendre, passivement, qu’on nous en pointe du doigt à notre place !


NOTES

1 – La cravate est un symbole psychologique et sociologique d’impuissance et de soumission à ses « maîtres », souvent la hiérarchie, parfois une figure spirituelle.

2 – Références aux phases tribales que vous pouvez (re)découvrir dans l’article d’introduction à la tribalité.

3 – Rappelons que la pacification n’est pas nécessairement non-violente, bien au contraire. Pacifier est plus facile par la conquête, la guerre et la soumission de l’autre, que par la pédagogie, le dialogue et les pourparlers.

4 – Cela n’a rien d’héroïque pour nous ni pour nos partenaires énoncés ci-après mais cela peut l’être du point de vue des personnes qui bénéficieront des services et assistance dont il est question :
– Crowdfunding avec contrepartie à partir de 5€ et la certitude de revoir, au terme de la campagne, un lot d’une valeur minimale de 500€ :
ça se passe ici !
– une association qui vient de naître, que vous pouvez découvrir à travers ses premiers projets, voire soutenir en adhérant pour la somme de 50 euros à l’année :
cette fois, c’est par là !

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