Twitter et le militantisme caprin et meurtrier.

“Tout jugement est une épitaphe.”

Pierre Baillargeon, Les médisances de Claude Perrin.

Que ce soit en ligne et notamment sur Twitter ou bien dans mon quotidien, au contact des personnes que j’accompagne, le militantisme est inscrit dans ma vie.
Il faut dire qu’à l’instar d’Obélix, j’étais tombée dans la marmite dès le plus jeune âge, avec une figure paternelle syndicaliste qui s’emparait des dossiers des gens prétendument indéfendables en les menant régulièrement à la victoire que ni le patronat ni les bien-pensants ne leur pensait accessible.

Peut-être est-ce cet engouement pour les choses qui me font naturellement sens qui me pousse à écrire aujourd’hui cette tribune qui, je le sais, va me coûter énormément.
En contacts, en réputation mais aussi et d’une façon bien plus importante à tous les sens de ce terme, en énergie et en douleur.
Pourtant cette tribune me paraît essentielle alors je la publie, advienne que pourra.
Et je vais la débuter par une histoire, simple, basique, métaphore de tout ce qui ne va pas, à mes yeux, dans ce monde.

Une histoire à me rendre complètement chèvre…

Comme on peut le deviner avec le titre, cette histoire a trait au sort d’une chèvre.
Morgelotte, chez nous la chèvre s’apparente presque à un animal sacré, il faut dire que notre cycliste préféré les adule, cela joue sans doute en leur faveur.
Quoi qu’il en soit, cette réalité m’amène à être voisine avec deux belles chèvres, Noisette et Myrtille.

Alors que la shitstorm au sujet d’un influenceur et de sa jeune compagne n’avait pas encore frappé Twitter, dans le calme de la petite campagne haute-saônoise, mon vieux voisin vient briser le silence en frappant, tambourinant à notre fenêtre, comme à son habitude lorsqu’il oublie que nous ne sommes pas les enfants ni les petits-enfants de ma proprio et qu’il a besoin qu’on la joigne.

Son grief du jour porte sur nos voisins parents des deux caprines susmentionnées : nous apprenons que Myrtille a fugué et se ballade honteusement sur la petite route qui forme une boucle tout autour de nos quelques maisons.
La bestiole est coutumière du fait, chaque matin ou presque, elle glisse sa tête vers le bas du grillage et se sert de ses cornes comme de petits pieds-de-biche dans le but de se libérer et d’aller dévorer les pelouses avoisinantes.

Mais ce jour là, elle est tombée sur ce voisin qui, tout de go, a décidé de partir en guerre contre ses propriétaires dont l’attitude lui paraissait aussi irresponsable qu’insoutenable.

Quelques minutes plus tard, le village entier pouvait l’entendre s’en prendre à notre voisine.
Malgré l’aspect hautement humoristique de la scène (il est difficile, il faut l’admettre, d’accorder un crédit à un homme qui s’énerve comme un pou et qui se trouve être doté de la voix de Roprahz[1] accent inclus !), un de ses propos me marque immédiatement.

“Je sais ce que je dis, oui je sais mieux que vous, j’ai une médaille moi, Madame, et elle est pas en chocolat”.

Air condescendant à l’appui, sa main recoiffant ses cheveux blanchissant comme pour symboliser sa prétendue sagesse, il s’éloigne quelques instants plus tard, non sans adresser à ma voisine un bras d’honneur en bonne et due forme.

Derrière ma fenêtre, je finis de guetter la réaction de ma voisine qui laisse comprendre qu’elle a le recul nécessaire à s’en ficher royalement et chacun·e s’en retourne à ses occupations.
Pourtant une sensation étrange me marque, sans que je sache exactement quoi.
Et le quoi, c’est Twitter qui va me le faire découvrir.

Quand le militantisme sur Twitter vient priver le débat de toute forme d’équité.

Lorsque je reviens derrière mon écran, Twitter m’indique de nombreuses notifications : messages privés, mentions sur des tweets, je n’ai pas besoin de les ouvrir pour savoir qu’une tempête a éclaté.
Je respire un bon coup, je fais le tour de tout cela et ma tête tourne, ce que j’y trouve est proprement horrifiant.

D’un côté, je suis assommée de messages qui me demandent si je veux réagir au sujet d’un couple perçu comme étant dans une relation toxique, sur le motif que “tu es concernée, il faut que tu entres dans le débat”, de l’autre je suis affublée de gens me signifiant que je suis des personnes problématiques.

Prenant mon courage à deux mains parce que je sens que je vais en avoir besoin, je commence donc à m’intéresser à l’affaire.
Sans doute n’aurais-je pas dû.

Sous mes yeux, il n’y a pas réellement l’histoire d’un couple dont je ne sais objectivement rien mais les bases de ce qui a été 6 ans d’un long et douloureux cauchemar, si puissant, si effrayant, qu’il m’a laissée aux prises avec une dissociation puissante pendant plus de 10 ans et un syndrome post-traumatique par la suite, entre autres joyeusetés.

Dans ma tête les idées fusent : il y a une victime potentielle comme je l’ai été par le passé, il y un homme qui est dans une posture oppressive, consciemment ou non, il y a des gens qui estiment qu’il faut choisir un camps et la scission qui se profile sera violente quoi qu’il arrive.

Comment réagir objectivement alors que, petit à petit, l’angoisse reprend le dessus, que ma peau commence à me brûler, mon cou se sert comme jadis il s’était serré sous des mains soi-disant aimantes, que l’enchaînement des expériences de violences conjugales que j’ai pu subir au cours de ma vie me dépasse ?

Quoi faire de constructif ? De réellement constructif ?
Et on en revient à l’histoire de la chèvre.

Tandis que le voisinage s’étripait verbalement à qui avait le plus de mérite, de reconnaissance de ses pairs, bref, qui avait la plus grosse, Myrtille restait sur sa petite route.
Elle restait là, à brouter dans son coin, sans que quelqu’un tentât de lui faire comprendre que brouter là appelait à de la vigilance.
Mais qui aurait pu remplir ce rôle ?
Celle qui disait qu’il n’y avait aucun risque parce que cette route était très peu, voire franchement pas fréquentée (dans les faits, uniquement par le voisinage et leurs visites, donc des gens informés qu’elle peut se trouver là) ?
Celui qui estimait qu’il fallait immédiatement aller l’en préserver en lui interdisant la route mais qui dans les faits se contenter de hurler et de souhaiter le trépas de son interlocutrice ?

La chèvre était la concernée et n’a pas réellement fait l’objet de la discussion.
Bien-sûr qu’elle était présente dans le débat, chaque partie la citant à sa convenance pour appuyer ses propres arguments mais personne ne se pencherait vers ses besoins, vers ses envies, vers simplement son écoute.

Sur Twitter, c’est la même chose.
Et dans les deux cas, c’est parce que les protagonistes se complaisent dans un procès qui occulte l’une des composantes nécessaire à établir sa légitimité : l’équité.

Peu de gens savent définir l’équité; une image qui a longtemps circulé sur la toile exprime bien la mauvaise représentation que l’on a de cette notion trop souvent confondue avec la notion de justice ou d’égalité.
C’est plutôt problématique lorsque l’on sait que l’un de nos droits constitutionnels et fondateurs repose sur le principe du droit au procès équitable.

Alors, c’est quoi l’équité ?
Aussi loin que l’on remonte, l’équité c’est ce qui transcendent la justice et l’égalité face à la loi.
Lorsqu’une personne est suspectée de causer un tort, on lui accorde un procès équitable, ce qui veut dire qu’on doit lui garantir à la fois d’être jugée d’une manière égale à ses pairs et de manière juste par rapport au contexte.

Être jugée d’une manière égale à ses pairs signifie ici un traitement horizontal face à la loi : lorsque nous commettons une faute, nous encourons (en théorie) la même peine que les personnes qui se sont rendues coupables de cette même faute.
Nous sommes donc égaux face à la loi elle-même.

Mais être égaux face à la loi, ce n’est pas être égaux tout court.
Il serait injuste (littéralement) de considérer que parce qu’une personne a commis la même faute, elle l’aurait fait pour le même motif, de la même façon, avec les mêmes facilités voire privilèges.
Le procès doit donc être l’occasion d’entendre en quoi une personne a eu l’occasion de préméditer ses actes ou était au contraire victime de circonstances venant à décharge, c’est un traitement vertical fonction des paramètres liés à cette personne seulement.

Un procès équitable implique les deux notions et se veut donc être un dispositif diagonalisé où nous sommes jugés selon la même loi mais aussi en regard de nos actes passés, des circonstances aggravantes ou atténuantes qui accompagnaient notre geste, etc.
Et pour que ça soit le cas, cela implique, lorsque c’est possible, d’entendre en priorité la parole des victimes potentielles ou avérées.

Et cela, Twitter n’en tient pas compte, pas plus que mes voisins dans leur délire caprin.
Les conséquences ?
Toujours plus d’injonctions et un péril invisibilisé mais aussi réel que systémique.

Du péril de l’injonction à réagir.

Nous devons réagir.
L’injonction est si forte, qu’elle pousse à réagir sans réfléchir.

Toujours plongée dans mes propres tourments, après quelques témoignages poignant je passe à la lecture des appels à analyser les propos de certaines personnes et à réagir.
Dans le lot, nombre de féministes qu’on délégitimise puisqu’elles n’ont pas immédiatement condamné la relation au centre des critiques, mon propre nom pour oser suivre des personnes qui apparaissent problématiques aux autres et puis le portrait d’une femme, amie d’une personne qui m’est chère, jetée en pâture aux foudres d’une population qui s’insurge contre qui ne va pas dans le bon sens.

Et je réalise que je ne peux pas verser dans cette cancel culture.
Dans mon esprit, 3 éléments expliquent que ce screen sous mes yeux lui fait dire à l’accusé qu’il n’a aucune obligation de se justifier :
– l’intime conviction : elle sait qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter;
– la dissociation : elle a vécu la même situation est s’est auto-persuadée qu’il ne peut pas y avoir de dimension problématique;
– la loyauté : elle n’est pas forcément déconstruite et en conséquence elle est loyale à un ami.

Parallèlement, les échanges continuent.
Le ton monte entre les personnes qui viennent la défendre en insistant sur le fait que ça ne vaut pas le coup de l’afficher et celles qui estiment que puisque les propos ont été tenus publiquement, il est normal d’en arriver là.

Puis la discussion dévie : elle a un rôle important auprès d’une population jeune, elle est membre d’une association féministe, donc elle DOIT comprendre que ses propos sont problématiques et que son ami l’est, d’ailleurs elle DOIT admettre qu’elle ne devrait pas être amie avec.

La manichéisme de la discussion réveille d’autres blessures en moi, une autre injonction vécue, le devoir d’acter en justice.
Les victimes de violences conjugales ou sexuelles en sont familières : on nous dépose sur les épaules la responsabilité de nous déconstruire et d’aller porter plainte pour garantir qu’après nous il n’y en aura pas d’autres.
Ici, on impose l’idée qu’une femme doit se déconstruire instantanément, tourner le dos à son ami, à la demande de personnes qui ne font que lui expliquer à quel point il est pervers / manipulateur / ignoble, sans chercher à lui expliquer comment, sans chercher à la convaincre, simplement en l’attaquant.

Et comme le ton monte inlassablement, on en vient aux éternelles menaces : il devient hors de question que cette personne conserve son emploi et sa place parmi une communauté dont une partie l’estime désormais clairement illégitime.

Je vais donc faire ce qui va me valoir quelques mots doux de consœurs féministes : refuser d’emprunter ce chemin.
A la place, je choisis de prévenir une personne, un contact commun, de ce qui risque d’arriver.
Les insultes pleuvent, je suis une traîtresse qui aide une complice à s’en sortir.
Les mots pleuvent aussi de l’autre côté, ma démarche n’a pas été prise pour ce qu’elle était, je tente ma chance ailleurs, je prie de toute mes forces mais il est déjà trop tard.

Je ferme les yeux et je replonge des années en arrière.
Des gens au courant il y en avait eu.
Pourquoi est-ce que je n’avais pas été sauvée ?

Ma peau me brûle intensément, j’ai l’impression de pleurer des larmes de sang.
Mon cerveau s’agite, il jongle entre ce risque permanent de dissocier à nouveau et la douleur de ces souvenirs enfouis si profondément.
Et puis la réponse m’apparaît soudainement évidente : parce que celui qui m’avait prise au piège les avait balayé du revers de la main.

Tous nos proches étant au courant, dès lors qu’une personne avait remis en cause le bien fondé de notre relation, il m’avait soit convaincue que cette personne cherchait à nous faire du mal, soit avait trouvé le moyen de l’écarter de notre vie en mettant en exergue les points qui lae rendait problématique.

Et comme je ne montrais aucun signe extérieur de malheur, personne n’aurait pu intervenir, personne n’aurait pu savoir.
Les relations toxiques n’ont pas de signe.
Nous ne vivons pas dans ces films où la violence conjugale consiste en des hématomes si bien répartis sur le corps qu’ils sont flagrants.
Nous vivons dans un monde où la violence conjugale c’est avant tout forcer des personnes à correspondre à l’image de femmes qu’elles ne sont pas encore, prendre le contrôle de leur corps jusqu’à ajuster continuellement leur apparence, le tout sous couvert de prendre soin d’elles.

Ces personnes là n’apparaissent pas victime aux yeux de leurs proches et ne le sont pas à leurs propres yeux.
Je ne me suis pas considérée victime des viols conjugaux vécus au moment où je les ai vécus, je l’ai compris des années plus tard.
Et si quelqu’un était venu me dire que ma relation était toxique, je ne l’aurais pas cru et je l’aurais moi-même envoyer balader.
Et si quelqu’un s’en était pris à lui, j’aurais montré les crocs et je l’aurais protégé.

Alors pourquoi ça s’est fini ou plutôt comment ?
Par de l’éducation.
Par le temps que m’a consacré une personne à me faire comprendre que non, ce que je vivais n’était pas de l’amour.
Que l’amour est consenti, qu’il n’appelle pas à subir la relation ni à changer pour correspondre à ce que l’autre exige de nous.

Nul ne peut briser une relation par la force, encore moins dans un monde qui romantise les relations violentes.

Et l’injonction à intervenir et à cancel les personnes problématiques pour préserver les victimes sont comme les ordres à aller porter plainte une négation complète des risques qui les accompagne.

En tant que victime de viol j’ai eu le loisir d’essayer d’aller porter plainte un jour.
Après plusieurs commissariat et les plaisantes remarques qu’on y reçoit, je me suis fait une raison.
Et chaque injonction à aller porter plainte est pour moi un rappel que ma peur de confronter à nouveau ce système moisi pourrait avoir engendré d’autres victimes.
Bienvenu dans le victim bashing.

Ici, le résultat est différent mais le risque n’est pas moins important.
Demander à toutes les personnes qui connaissent au moins une des parties de le condamner dans l’instant, c’est s’exposer au risque d’avoir raison.
Si une personne est bien responsable d’une relation toxique, cette attitude lui donne de la force : en procédant ainsi, on lui offre la possibilité de plaider auprès de la personne qu’elle soumet le fait que tout le monde cherche à lui nuire et qu’il faut qu’elle se taise, qu’elle garde le sourire, qu’elle leur dise que tout va bien, faute de quoi la rupture sera inévitable.

Dans ce genre de relation, l’emprise est puissante, la peur de l’abandon aussi, la victime jouera le jeu de son bourreau au lieu d’écouter les autres voix.
Et c’est une excellente façon de prolonger l’isolement de la victime, parfois pour le pire.

Et dans le cas où la relation n’est pas toxique, cela contribue à blesser plusieurs personnes là où une discussion simple – encore une fois, en trouvant un contact commun – aurait suffi à éclaircir les choses.

Alors je sais qu’on va me dire que non, une relation de ce type ne pouvait pas ne pas être toxique.
Je sais qu’on va me dire qu’il y a, par définition, quelque chose d’anormal à vouloir trouver une personne réellement plus jeune que soit et à la pousser à être une personne plus adulte, plus mâture, plus vieille, alors qu’on pourrait trouver une personne de son âge.

Ce que moi j’affirme et qui va me faire perdre l’approbation de nombreuses personnes, c’est que si ces relations sont problématiques par essence, elles ne sont pas aussi nécessairement toxiques car il existe une différence entre une personne qui relationne avec une autre plus jeune simplement par manque de déconstruction et une qui va le faire pour contrôler l’autre.

Et ça, les féministes mieux que les autres devraient le savoir.
Le patriarcat dans ce qu’il a de plus dégueulasse fait vivre le cliché selon lequel un homme doit être capable de se tourner légitimement vers plus jeune.
Le patriarcat nourrit l’idée qu’une femme à l’apparence pré-pubère est le modèle le plus attractif.
Et ça, nous le savons toutes, puisque nous luttons chaque jour pour la mise à mort des idées selon lesquelles il nous faudrait nous épiler intégralement et adopter des postures adolescentes voire enfantines pour plaire.
Et pourtant dans ce genre de cas, on part du principe paradoxal que la plus jeune des deux personnes est victime de ce faux savoir tandis que l’autre est nécessairement consciente qu’il s’agit de biais ?

Pourquoi ne part-on jamais du principe que le résultat à atteindre c’est l’éducation des deux parties pour que leur consentement mutuel soit réellement éclairé ?
Pourquoi part-on directement du principe que ça n’a pas déjà eu lieu en amont et que la personne a pleinement conscience des enjeux et qu’elle estime (à tort ou à raison, peu importe) qu’elle ne risque rien et qu’elle sait que si elle change d’avis elle aura des personnes vers qui se tourner ?

A la place, on cancel les personnes en question et on engendre des conséquences mortifères.

Des conséquences mortifères de la cancel culture.

Ne rien faire, quand on connaît une personne potentiellement problématique, c’est de la complicité.
L’ignorance volontaire, c’est de la complicité.
Cela est immuable.

Mais taper sur des gens à leur faire perdre leur boulot, lancer des vagues de harcèlement et finalement faire perdre leur entourage aux deux parties, c’est créer un microcosme où la relation toxique, si elle existe, pourra s’épanouir sans limite, c’est donner les armes aux éventuels bourreaux et c’est tuer à petit feu les personnes qui ont refusé de se prêter à ce jeu.

Cela paraît toujours étrange aux gens quand j’évoque les conséquences pour ces personnes qu’on accuse d’être des violeurs par association, cela déplaît, il est plus facile d’imaginer que le principal intéressé est coupable et que les autres sont complices.

Bien plus facile que d’imaginer que les personnes en question sont parfois victimes elles aussi sans le savoir et qu’il leur appartient de refuser de prendre position, même si ça dépasse les gens.

Il y a quelques mois, j’ai eu le même débat autour d’une sombre affaire de viol.
Dans les propos qui ont fusé, il y a eu une jeune femme qui s’est reçue la sphère féministe sur la tronche parce qu’elle validait différents aspects de la culture du viol.

Calmement, je lui ai demandé de m’expliquer en quoi ce qu’elle disait pouvait être vrai, de m’apporter des arguments concrets.
Cela lui a été difficile, elle a commencé par rejeter ma proposition avec violence et il lui a fallu du temps pour lâcher prise.
Elle est venue ensuite dans mes DM, brisée par le fait qu’elle avait aussi été victime par le passé et réalisant soudainement que le discours de victim-bashing qui avait suivi cette épreuve l’avait poussé à se refuser victime par le biais d’une adhésion à cette culture du viol.

Ce n’était pas la première fois que j’avais un témoignage de ce genre, ni la dernière.
Dans le lot, il y a des personnes qui se sont scarifiées, d’autres qui ont quitté cette terre parce qu’en plus de réaliser leur dissociation elles avaient perdu leur job sur une dénonciation de leurs propos publics.

Et je m’interroge sincèrement : est-ce que c’est cela que l’on veut pour résoudre les situations problématiques ?
Parce que ce processus de condamnation est systématique et une fois l’affaire close pour le grand public, il blesse et tue des personnes dans le plus grand silence…

Et le point de vue tribal sur tout ça ?

Je ne publierais pas ici, si je ne comptais pas aussi profiter de l’occasion pour replacer tout ce débat dans le cadre de mes analyses et donc d’un regard tribal sur la question.
Demandons-nous donc où nous nous situons dans les phases humaines lors d’un débat-procès de ce style.

Comme je ne veux forcer personne à relire mes anciens articles (et comme je n’ai pas encore eu le temps de tout republier), voici un résumé préalable des phases que nous pouvons traverser (sautez le paragraphe si vous connaissez déjà la leçon détaillée) :

  • la phase 5, celle de “l’émerveillement innocent”, celle où l’union fait la force et nous sommes un·e.
  • la phase 4, celle du “nous sommes géniales·aux (et pas vous)”, où l’on retrouve la compétition saine et la “bataille” entre des groupes opposés pour bâtir quelque chose de toujours plus transcendant, toujours meilleur, pour le monde qui nous entoure.
  • la phase 3, celle du “je suis génial·e (et pas vous)”, où l’ego prime, où chacun va reprocher son incapacité à agir ou à avancer à ses voisins, ses collègues, les autres en général.
  • la phase 2, celle de “ma vie est nulle (mais pas celle des autres qui ont eu de la chance)”, la phase de la fatalité, où tout est une question de chance, où tout n’est qu’échec pour soi et réussite pour les autres.
  • la phase 1, enfin, où l’on affirme “la vie est nulle” et où on va retrouver des gens pour qui la vie n’a plus aucune valeur, aussi bien parce que victime et au bord du suicide, que parce que supprimer des vies ou les mettre en danger (drogue, violence, etc) apparaît comme étant la norme (on y retrouve donc les terroristes, les gangs, etc).

Dans ce faux procès digital auquel nous avons donc assisté, voire au cours duquel nous avons parfois plaidé, je crois qu’il est évident que nous nous situons dans la partie la moins glorieuse de l’humanité.

D’un côté nous avons eu les personnes qui se sont empressées de juger celleux qui n’avaient pas bondi à la gorge des concerné·e·s parce qu’à leur place, iels auraient forcément fait mieux.
Celleux-la même qui, à l’instar de mon voisin, cherchent avant tout à afficher leur supériorité, leur maîtrise de la question, quitte à écraser les personnes conspuées, pourvu qu’il y ait une médaille en jeu.
Celleux-la, je les accuse d’être les “faibles d’esprit” comme définit ici :

“Le faible d’esprit se complaît dans son propre jugement et regarde souvent derrière lui pour voir si on l’admire.”

Al-Ibchichi

Je crois que ces gens là, ces personnes qui savaient mieux, sont les moins pire dans ce que l’on aura vu, parce que si la méthode est douteuse, elle s’inscrit dans une poursuite d’un besoin d’appartenance et non dans l’unique volonté de causer du tort à autrui.

Ensuite, nous avons eu les personnes qui ont choisi la “neutralité” du fatalisme : de toute façon quoi qui serait écrit, rien ne changerait les choses, en quoi alors cela ferait-il sens d’intervenir, au pire si elle était victime c’était son problème à elle.

Cette réaction était, bien évidemment, plus problématique que la précédente; il ne s’agit même plus de “protéger” une personne que l’on admire mais bien de céder à la facilité de ne pas se sentir responsable de tout ce qui pourrait découler de l’inaction.

Et enfin, nous avons eu le fond du panier.
Et le fond du panier n’est pas loin d’être l’illustration de ce qu’évoquait Voltaire dans Catalina :

“Un jugement trop prompt est souvent sans justice.”

Voltaire, Catalina

A ceci près que ce qui pêche, ce n’est pas la question de la justice mais bien la notion fondamentale de ce qu’est un procès équitable.

Et là, le panier était très lourd; tout ce qui a contribué à supprimer des vies, même s’il s’agit majoritairement de vies professionnelles, comme je l’indiquais plus tôt, est une forme d’adhésion à un terrorisme social.

Le terme peut paraître très problématique : terrorisme social, ça sonne lourd, ça sonne fort, ça sonne presque démesurément dangereux.
Pourtant, comment qualifier un mouvement qui consiste à faire en sorte qu’à la fin, les gens dont on ne partage pas l’avis se retrouvent à perdre leur emploi (temporairement ou définitivement), certaines victimes passées à revivre leurs pires souffrances au point, parfois d’hésiter à s’ouvrir les veines, parfois d’ingérer un cocktail létal de boisson et de médicaments ?

Là est la question autour du militantisme caprin : est-ce que l’on doit accepter, aujourd’hui, qu’au nom de la préservation de la chèvre des dangers potentiels de la petite route, une personne puisse venir clamer sa supériorité en se prévalant de sa médaille et de la reconnaissance qu’elle apporte avec plus ou moins de légitimé et puisse en faire un outil pour supprimer la présence de ses opposants, tout en laissant allègrement la chèvre à son sort et en mettant en danger celles qui ne s’étaient pas enfuies ?

Est-ce qu’au nom de la préservation d’une victime potentielle, nous avions réellement le droit de pointer du doigt des personnes et de faire tout ce qui était possible pour leur faire perdre un emploi qu’elles ont parfois mis des décennies à obtenir, simplement parce que nous étions plus déconstruit·e·s que ces personnes ?

Est-ce qu’au nom de l’injonction à protéger une personne que l’on a refusé d’écouter sous prétexte que de toute façon elle était trop jeune / influencée pour comprendre, nous avions le droit de faire sortir des victimes qui s’ignoraient de la dissociation qu’elles vivaient au point que la violence de la confrontation à la réalité les a parfois poussé à de l’auto-mutilation ?

Serions-nous prêt·e·s à sacrifier des milliers de vie sur l’autel d’une prétendue justice sociale pour en sauver une seule sans avoir l’absolue certitude qu’elle ne pouvait pas l’être d’une autre façon ?

Quelques excuses, des remerciements et un dernier mot.

Nous avons tou·te·s des attitudes problématiques, très souvent sans en avoir conscience, majoritairement parce que tant que l’on ne nous confronte pas avec, il n’est pas évident de s’en apercevoir et de s’en défaire.
Cet article en est une illustration flagrante, je sais que je fais encore souvent preuve de spécisme (et je vous jure que j’essaie tant bien que mal de supprimer les références animales comme la notion de loup solitaire associée à une forme de violence), de psychophobie alors que je suis une concernée (mais que je l’ai tellement vécue que j’y crois parfois encore) et de bien d’autres choses.

Je ne prétends pas être meilleure que qui que ce soit, c’est même tout l’inverse.
Et à ce titre, il est des personnes à qui je dois des excuses.
Et je me permets de profiter de l’occasion pour les présenter et demander pardon.

Pardon d’abord, aux personnes que je n’ai pas su protéger efficacement de la cancel culture qui les a privées de leur emploi, même temporairement.
J’ai, autant que possible, pris le temps soit de vous contacter directement si nous nous connaissions, soit par l’intermédiaire de contacts communs, de manière à vous alerter mais cela s’est avéré insuffisant pour la majorité d’entre vous.

Pardon ensuite, à ces personnes que j’ai contacté dans le but d’en prévenir d’autres.
Je sais que vous avez pu trouver ça maladroit; j’ai personnellement l’intime conviction que lorsque l’on subit des attaques on écoute plus facilement ses ami·e·s qu’une lambda et ma démarche ne se basait que sur cette “réalité”, en aucun cas sur une volonté de dénigrer auprès de vous des personnes qui pouvaient vous être chères.
J’ai atteint des personnes qui comptaient énormément pour moi de ce fait et je sais que j’y ai perdu des relations formidables, je m’en veux pour ce tort causé.

Pardon enfin, aux personnes qui sont venues me trouver pour témoigner de leur souffrance, en réalisant subitement leur statut de victimes; j’aurais aimé être à la hauteur de votre confiance; la violence de certains propos mais aussi et surtout de la douleur des souvenirs de mes propres cauchemars endurés ont clairement eu raison de mes forces et j’ai peiné à trouver des mots réconfortants et me suis montrée conséquemment indigne de vos attentes.
J’espère que vous aurez pu trouver la force de résister à ce que ces douleurs nous poussent à envisager de pire, mes DM seront de nouveaux ouverts pour en parler ensemble si vous le désirez (ou d’autres sujets, qu’importe).

Je voudrais aussi remercier une personne formidablement incroyable dont je ne citerai pas le nom pour ne pas l’associer malgré moi à ce que cet article risque de susciter de pire comme réactions, qui, alors que j’étais venu le trouver parce qu’il était en contact avec une personne qui risquait de subir les foudres de Twitter, m’a mise en garde contre le risque que je prenais à vouloir sauver tout le monde.

Si vous me lisez, je sais que vous m’avez invitée à vous tutoyer mais je ne le peux, vous êtes une personne d’une grandeur et d’une bienveillance qui dépasse nombre de nos congénères et un modèle incroyable à mes yeux; je ne suis pas toujours sûre d’être suffisamment reconnaissante pour la bénédiction que vous êtes dans ma vie, je ne prendrai pas le risque d’employer un mode d’échange qui nous placerait sur un pied d’égalité alors que je me sens incroyablement petite face à la lumière dont vous baignez notre monde.

Merci pour vos mots et votre sagesse.

Enfin, j’aimerais adresser un dernier mot à mes consœurs et confrères gérant·e·s.
Que votre société soit aussi petite que la mienne ou soit une multinationale aguerrie, elle se doit de protéger les membres de sa tribu.
Lorsqu’une tempête comme celle-ci s’abat sur nous ouailles, il ne me semble pas que mettre à pied ou bien licencier une personne parce qu’elle s’est exprimée soit légitime, dès lors qu’elle a clairement établi, des ses premiers messages, qu’elle ne cautionne aucune forme de violence, délit ou crime.

Bien-sûr que nous avons des images à préserver mais est-ce que nous préservons notre image et celle du monde que nous avons bâti en sanctionnant nos troupes, pas toujours déconstruites ?
Ou bien serait-ce plutôt en condamnant simplement ce qui était objectivement problématique ?

En choisissant d’écarter des personnes qui avaient seulement osé donner leur avis, plutôt qu’en se désolidarisant simplement de leurs propos et/ou en communiquant sur le fait que vous estimez désormais qu’il faudrait former en interne sur certains sujets, vous n’avez fait que renforcer la position des personnes qui en ont détruite d’autres.

Soyons plus intelligent·e·s que cela, soyons plus humain·e·s que cela !
Car après cette tempête, celleux qui l’auront déclenchée seront reparti·e·s, comme mon voisinage, à leurs activité et les seules personnes qui auront souffert les conséquences de cette tempête seront celleux que nous aurons nous-même condamné·e·s dans une posture du déclenchement du siège éjectable, à nouveau avec la dimension du sacrifice au bénéfice de la préservation du soi.

“Tout jugement est une épitaphe”, citais-je en début d’article : évitons de nous empresser d’appeler notre prochain·e à condamner des propos, lorsque nous pourrions, sans même en avoir conscience, lui mettre un pied dans la tombe.
Questionnons, éduquons si le cœur nous en dit (sans que cela ne soit une injonction, rien n’est dû sur ce thème !) mais arrêtons de déclencher des guerres qui font des victimes oubliées, invisibilisées mais pourtant bien réelles.

Et en dépit de la tonalité de cette tribune, j’aimerais conclure sur une pointe plus positive.
Du fait de cette tempête qui n’est pas la première du genre, de nombreuses personnes questionnent le côté problématique de Twitter de manière générale.
Après concertation avec plusieurs personnes et parce qu’exister c’est lutter pour des choses plutôt que contre des choses, nous avons décidé de nous unir pour créer une plateforme plus safe où ce genre de phénomène ne pourrait pas se reproduire.

Si ce sujet vous intéresse, n’hésitez pas à me suivre sur les réseaux sociaux, je vous en parlerai avec plaisir.

Organisons-nous, ne bridons pas notre colère mais faisons en sorte qu’elle n’écrase pas non plus celle des autres et qu’elle ne revête pas un aspect criminel à son tour.
A la place, mettons cette rage au profit de la création de nouvelles solutions ou d’échanges pouvant faire émerger des idées positives.

Force et courage à toutes les victimes, y compris collatérales.
Pour que demain on fasse en sorte qu’il y en ait moins qu’hier.


NOTES :
[1] Roprahz est un personnage de la série Kaamelott

Si cet article vous a irrité au plus haut point et que vous voulez me cancel, permettez-moi de vous fournir les armes :
– psychophobie => mon point de vue est biaisé par mes neuro-atypies, notamment mon côté HP.
– racisme => je refuse de taper sur le concerné et je défends les gens qui n’ont pas non plus voulu le faire parce que j’ai des origines qui me rendent servile.
– sexisme => pourquoi est-ce que je m’exprime alors que je suis une femme ?
– victim-bashing => t’façon t’as jamais porté plainte alors pourquoi tu viens faire chier à l’ouvrir sur le cancel d’un oppresseur et ses complices ?

Je vous laisse aussi faire preuve d’imagination, personnellement ça fait des années que la douleur m’a confisqué ce qui pourrait me faire souffrir si vous l’atteigniez, je n’ai pas peur de m’exposer à pire que ce que j’ai cité là.

MENU